Autopsie d’un pays encore vivant

Richard Stanley Philius

24 April 2026

À tous ceux qui, un jour, ont connu la peur

Cette sombre nuit torrentielle où il pleut à grosses gouttes, on dirait que la pluie bat de plein fouet la capitale. Les familles, barricadées derrière leurs murs et leurs barrières, attendent. Elles attendent quoi ? Personne ne sait. Mais tout le monde est en attente de quelque chose. Attendre la mort est devenu une habitude religieuse à Port-au-Prince. Et si elle ne se présente pas, on la nargue et on remercie le ciel. Jusqu’au jour où la mort en a assez de se faire narguer. Elle débarque alors, comme ce soir-là, tapie dans les rangs d’un groupe d’hommes armés jusqu’aux dents. La commune de Croix-des-Bouquets est la cible aujourd’hui.

D’où vient cet ordre de destruction ? Personne ne sait.
Les chrétiens vivants parlent de châtiment divin : le peuple haïtien aurait versé trop de sang dans son histoire. Ce serait la revanche céleste.
Les analystes politiques et les élites intellectuelles, eux, parlent des conséquences d’un système mafieux et corrompu au cœur même de l’État.
Pour les simples gens, c’est un complot contre le peuple. La rumeur circule : le pays a été vendu, liquidé, argent comptant.
Mais par qui, et pour qui ? Et pour combien surtout ? Personne ne sait.

Port-au-Prince, c’est la ville où personne ne sait grand-chose, mais feint de tout savoir.
Tout le monde a un avis sur tout, tout le monde se croit plus intelligent et plus vif d’esprit que l’autre. Personne ne vous dira jamais « Je ne sais pas ».
Arrêtez un marchand ambulant dans la rue et demandez-lui qui est responsable du chaos actuel : il vous présentera un exposé, fruit de ses débats de rue avec ses compatriotes. Et dans ses yeux, vous verrez briller la certitude d’avoir trouvé la vérité absolue. « Se menm yo menm yo… »1 vous dira-t-il et si vous insistez, il vous dira « moun ki gen kob yo, mouche leta yo… »2. Et il fera mine d’attendre votre approbation comme s’il venait de décortiquer le mystère du siècle.
Si toutefois vous osez le contredire, vous lirez — sans qu’il ait besoin de le dire — qu’à ses yeux, vous êtes un agent du système, voire un membre de gang.

Il était 2 h 35 du matin, des bruits de tirs interrompirent brusquement le sommeil des habitants de Croix-des-Bouquets. Et là, ils comprirent qu’au-delà de leur rideau de fer, au-delà de toutes leurs prières, au-delà de tous leurs verrous :
ils allaient rencontrer la grande faucheuse.

Les pères de famille ont pris l’habitude de cacher femme et enfants dans des placards ou sous le lit.
Et lorsque les malfrats arrivent, ils se sacrifient — jurant jusqu’à la mort qu’ils sont les seuls occupants de la maison.

La rumeur raconte que, cette nuit-là, un père cachait sa fille de huit ans dans le buffet supérieur de la buanderie.
Il se retrouva à devoir répondre à une question que se pose chaque Haïtien :
« Papa, poukisa yo vle tiye nou ? Kisa nou fè ? »3
Le père, désemparé, tentait de la calmer, lui murmurant de ne pas faire de bruit, alors que les bandits terroristes étaient déjà à l’entrée de leur barrière en métal.

Elle s’appelait Dara.
On ne retrouva même pas son corps, tant le feu qui avait embrasé la maison avait su parfaitement évaporer les petites parcelles de sa chair.
Dara, huit ans pour toujours, victime pour rien.

Ce soir-là, les terroristes ne s’étaient pas arrêtés là.
Ils poursuivirent leur carnage en éliminant tout être vivant sur leur passage.
Les caméras de surveillance de certaines résidences montrèrent qu’ils tuaient même les chiens et les chats.
Ils sont devenus ennemis de la vie.
Comment peut-on être anti-vie ?
Tuer pour tuer ? Juste comme ça ?

Le lendemain matin, le scandale éclata :
45 personnes massacrées.
Quarante-cinq âmes enlevées en une nuit.

Les cris des familles, à l’annonce de la nouvelle, percèrent la barrière du son.
Quarante-cinq familles endeuillées.
La nature, comme pour se plier à ce qu’elle venait de voir, semblait porter ce deuil.
Le soleil ne se montra pas sur Port-au-Prince.
Le serin, l’humidité, et le froid d’un vendredi soir rongeaient tout Haïtien apprenant la nouvelle.

Le gouvernement réagit.
Un communiqué de presse condamne et dénonce cet acte barbare.
Mais c’est le troisième communiqué de la semaine, pour les mêmes raisons.
Certains se demandent même si le texte n’est pas généré par une intelligence artificielle, tant il est fade, générique, sans âme ni nuance.

Mais il y a une nouveauté.
Ce jour-là, lors d’une conférence de presse à la nation, le Premier ministre en poste, M. Poiret Laurent Bonhomme, n’arrive plus à contenir ses larmes.
Il pleure. « Se pa moman pou nou ap dekouraje »4, dit-il en s’essuyant les yeux.

Cela aurait pu être émouvant, si c’était un citoyen ordinaire.
Ou, à la rigueur, un policier.
Même un ancien ministre.

Mais que le chef du gouvernement, celui qui a accès à toutes les ressources et à toutes les informations sur la sécurité nationale, le Chef du Conseil Supérieur de la Police Nationale d’Haïti (CSPN) viennede s’effondrer devant une population déjà terrifiée.
Non. Ce jour-là, les Haïtiens comprirent une vérité brutale :
Ils étaient véritablement livrés à eux-mêmes.
Cet État qu’ils croyaient complice… était finalement aussi effrayé qu’eux. Aussi impuissant et désemparé devant la situation.

La donne change.

À Port-au-Prince, on ne croit plus.
On n’attend plus.
On n’espère plus.
L’objectif devient clair : partir, quoi qu’il en coûte.

Et pour ceux qui n’en ont pas les moyens, il ne reste qu’une option : fuir la capitale. Se réfugier dans les montagnes, derrière les collines, dans la campagne.

C’est ainsi que le siège commença.

Lorsque les bandits réalisèrent que tout le monde s’en allait, ils comprirent que s’ils ne faisaient rien, il ne resterait bientôt qu’eux… à s’entretuer.
Leur chef, Cerisier, saisit le gong :
Il fallaitt à tout prix couper la capitale du reste du monde.

Suite à ces massacres perpétrés de manière consécutive, organisée et simultanée, les médias internationaux tournèrent leurs projecteurs vers Haïti. L’ONU s’indigna. L’enfer y était décrit sans détour. L’image de l’Haïtien, autrefois perçu comme un résistant, un héros, un porteur d’espoir, se transforma en celle d’un cannibale, d’un barbare, d’un être ingouvernable.

Certains Haïtiens de la diaspora finirent par haïr leurs frères restés au pays, qu’ils tenaient pour responsables d’avoir terni leur image dans leur pays de résidence. Petit à petit, ils effacèrent les traces de cette filiation douloureuse : ils arrêtèrent de manger du maïs moulu, et l’odeur du hareng saur devint soudainement trop insupportable pour leurs narines désormais sensibles de « nouveaux Blancs ». Ils critiquaient les gouvernements, accusaient la lâcheté de ceux qui étaient restés.

À Port-au-Prince, comme l’on pense tout savoir, on se permet de tout critiquer. Chacun se croit juge des vivants, apte à décider de la compétence des uns et des autres. Mais, finalement, qui est compétent dans ce pays ?

A-t-on déjà entendu un Haïtien dire d’un ancien fonctionnaire ou d’un comptable des deniers publics : « Cet homme était si compétent » ?

Non. Les compliments ne font pas partie de la culture haïtienne. On affirme que plus on aime quelqu’un, plus on est sévère avec lui — mais c’est faux. C’est une manière habile de masquer notre manque d’amour profond les uns envers les autres.

Aujourd’hui que la guerre civile a éclaté, on réalise enfin que l’amour n’a jamais été la base de la construction de cette société.
Ce n’est ni la solidarité, ni la justice, ni la mémoire, ni même la colère qui nous unissent. C’est le mal, la haine, la destruction.

Et la preuve est simple : les gangs terroristes qui ravagent ce pays ne viennent ni d’un territoire étranger, ni de l’autre côté de la mer. Ce ne sont pas des pirates, ni des barbares d’un autre âge.

Ce sont nos fils, nos filles, nos frères.

Eux aussi sont aussi enfants de Dessalines.

Leurs ancêtres ont coupé de la canne à sucre dans les champs de Saint-Domingue, aux côtés des nôtres.

Nous avons le même sang.

Et pourtant, nos frères veulent nous tuer. Nos frères veulent notre tombe.
Ne savent-ils pas qu’en s’attaquant à nous, ils s’attaquent à eux-mêmes ? Qu’en nous tuant, ils se tuent eux-mêmes ?

Peut-être qu’ils le savent.

Et peut-être est-ce justement cela, leur but.
Un suicide collectif.
Inceste politique ? Philosophie du néant ?

Personne ne sait.

*

Au petit matin, dans les environs de Carrefour-Feuilles, le jour se levait paresseusement sur les tôles rouillées et les murs décrépis des maisons collées les unes aux autres. Là, dans une chambre étroite à l’étage d’une maison à deux niveaux que l’on aurait crue construite sur un miracle d’équilibre, Ludovic Desroussilles ouvrait les yeux, bercé par les cris rauques d’un coq en retard et les premières injures lancées par les marchandes en route vers le marché.

Son lit grinçait sous ses mouvements. Il s’étira comme un arbre assoiffé qui implore le ciel, le corps encore engourdi par le sommeil, l’âme déjà tourmentée par les nouvelles de la veille : des rafales dans le bas de la ville, une attaque à Martissant, une rumeur d’enlèvement à quelques rues de là. Il se leva sans se presser, habitué à cette vie où la mort rôdait sans jamais vraiment se cacher.

Dans la cuisine, l’odeur âcre d’un café bon marché réchauffait l’air. Madame Guerda, debout depuis l’aube, touillait lentement sa tasse tout en surveillant le feu sous la marmite de spaghettis. Le collet d’une robe fleurie trop grande pour elle tombait d’un côté, révélant l’os sec de son épaule. Elle ne dit pas bonjour tout de suite. Chez elle, le silence du matin était sacré.

« M’fè spaghett’ ak hareng pou ou. Ou ap manje ? »5

Ludovic hocha la tête. Il connaissait ce ton : ni tendre, ni hostile. Juste le langage brut d’une femme qui avait appris à aimer en nourrissant. Il alla l’embrasser sur la joue, ce qui la fit grimacer doucement.

« Pita ou pa bezwen vinn rakonte m pi l bagay yo ba w li yo sou djab ak vye lespri w yo non. »6

« Non manman… sou Ginen, epa djab ak move lespri yo ye. »7

Elle leva les yeux au ciel.

Madame Guerda Paul n’avait jamais été à l’école. Elle disait souvent que son école, c’était les quatre coins de la place de Pétion-Ville, elle avait cependant l’esprit vif et aguerri, elle vendait des vêtements « pèpè » qu’elle appelait par réflexe « rad lotbo yo ». Elle n’avait jamais enfanté, et Dieu seul savait combien elle l’avait prié pour cela. Ludovic, le petit garçon que sa cousine Anicia, morte lors du tremblement de terre en 2010, lui avait confié un jour de tempête, était devenu son miracle. Elle l’aimait. Elle l’aimait à sa manière : en râlant, en nourrissant, en menaçant Jésus de le châtier s’il devenait trop intelligent pour son propre bien.

« Ludo, ou tande sa ki te pase Canapé Vert yè swa ? Yo boule 26 moun. Oh Bondye ! »8

Il acquiesça sans émotion. Les morts n’étonnaient plus personne, et lui, ethnologue en devenir, se sentait chaque jour plus écartelé entre l’analyse froide des faits et la colère muette qui montait dans sa poitrine.

Il était en quatrième année à la faculté d’ethnologie, ce bâtiment en ruine que les vents secouaient à chaque tempête, mais qui formait, entre ses murs lézardés, une génération d’étudiants passionnés, révoltés, et parfois fauchés par les balles. Il y allait à pied quand il pouvait, ou prenait un tap-tap bondé, toujours sur ses gardes.

Dans le quartier, on l’appelait « Ti doktè »9. Pas parce qu’il était médecin, mais parce qu’il lisait beaucoup et parlait comme un vieux prof. Il refusait les idées toutes faites. Il contestait la foi de Guerda mais la respectait. Il citait Boukman comme d’autres récitaient les Psaumes.

Son rêve ? Écrire un grand livre sur les croyances populaires haïtiennes, montrer que dans les chants, les danses, les cris, dans les loas et les saints confondus, vivait encore une sagesse mutilée par les siècles de violence et de colonisation.

Mais ce matin-là, c’était un autre livre qu’il portait dans sa besace : La violence et le sacré de René Girard. Il voulait comprendre. Comprendre pourquoi son peuple, à force de se défendre, devenait bourreau. Pourquoi on brûlait maintenant les présumés coupables sans autre forme de procès. Pourquoi le peuple devenait juge, bourreau et dieu à la fois. Pourquoi on parlait de justice dans un pays sans loi.

Il sortit dans la rue, sac au dos, casque sur la tête, slalomant entre les flaques, les détritus et les regards inquiets. Un voisin le salua à voix basse, un autre l’interpella pour lui dire de faire attention. Depuis trois jours, on disait qu’un groupe armé rodait dans les environs.

En chemin, Ludovic se demanda s’il rentrerait vivant ce soir. Et si ce serait lui, le prochain corps qu’on retrouverait au carrefour. Puis il se reprit, ferma les yeux, et murmura pour lui-même :

« Peyi sa a hum. »10

Il remonta la rue Cabane Choucoune d’un pas nerveux, son sac de toile usé pendant nonchalamment à l’épaule. Un tap-tap passa, dégorgeant une dizaine de passagers près du commissariat de Carrefour-Feuilles. L’un d’eux, un homme aux bras tatoués et au regard fuyant, croisa les yeux de Ludovic. Ludo sentit un frisson lui remonter l’échine. Il accéléra le pas.

Il ne respirait pleinement que lorsqu’il franchissait la grille délabrée de la Faculté d’Ethnologie, au centre-ville. C’était une ruine pleine de rêves. Les bancs en fer bancal, les murs suintants de chaleur et les tableaux noirs griffonnés de noms d’auteurs – Lévi-Strauss, Hurbon, Bastide – lui donnaient l’illusion d’un ordre, d’un monde où penser avait encore de la valeur.

Dans la cour, sous le manguier poussiéreux, ses camarades débattaient déjà. Un cercle improvisé, des mains qui s’agitent, des éclats de voix. Il reconnut tout de suite le ton de Félix, toujours prêt à transformer n’importe quelle conversation en joute oratoire.

— Non, messieurs, messieurs, le vodou n’est pas une superstition ! C’est une cosmologie ! Une science de la vie, une articulation du sacré dans le réel.

Ludo sourit. Il ne résista pas à l’envie d’intervenir.

— Et pourtant, Félix, ce même vodou qu’on sacralise tant, certains le vendent à la télévision pour cinq mille gourdes la bénédiction.

Les rires fusèrent. Félix leva les bras au ciel, théâtral :

— Frère Desroussilles, tu es tombé dans le piège de l’idéologie coloniale ! Reviens à la source !

— Non, je suis tombé dans le chaos d’un pays où le sacré est devenu commerce, répondit Ludo calmement.

Il s’assit sur un banc. Quelqu’un lui tendit un morceau de beignets au sucre brun. Il accepta avec reconnaissance. C’était ça, l’université. Un mélange de famine et de foi.

Vers midi, il reçut un message.

« Je t’attends au jardin. On doit parler. » — Naomie.

Il soupira longuement. Il savait ce qu’elle voulait lui dire. Cela faisait des semaines que le ton de leurs échanges changeait. Moins de rires, plus de silences. Et puis il y avait ce mot qu’elle n’osait pas encore prononcer mais qui pesait entre eux comme une valise prête : Biden.

Il la retrouva au Jardin Botanique de Damien. Elle était déjà là, assise sur un banc, une robe jaune pâle, un carnet sur les genoux. Elle était belle comme le pays qu’ils avaient tous deux cessé d’espérer.

— Tu es en retard, dit-elle doucement.

— Je suis venu, c’est déjà ça, répondit-il avec un sourire timide.

Elle sourit à son tour, puis détourna le regard.

— Maman a reçu tous les papiers. Ils m’ont confirmé le vol. Ce sera la semaine prochaine.

Il hocha la tête. C’était donc vrai. Elle allait partir.

— Je comprends, murmura-t-il.

— Mais est-ce que toi, tu comprends ce que ça veut dire pour nous ?

Il prit une longue inspiration, puis s’agenouilla devant elle, comme dans une scène de théâtre tragique.

— Je comprends que dans toutes mes vies passées, je t’ai cherchée. Et dans toutes les prochaines, je t’aimerai encore. Même si dans celle-ci, tu t’en vas.

Elle éclata de rire malgré elle, les yeux mouillés.

— Tu es bête, Ludo.

— Oui, mais bête amoureux.

Il se leva, prit sa main, et ils restèrent ainsi quelques instants. À faire semblant que Port-au-Prince n’était pas une ville en guerre. Que l’amour suffisait à retenir un avion. Que le bruit des tirs n’étaient que des feux d’artifice ratés.

Après avoir raccompagné Naomie jusqu’à la station de bus de Delmas 33, Ludovic prit le chemin inverse, la tête lourde mais le cœur battant encore du contact de ses doigts avec ceux de la jeune fille. Il savait qu’elle allait partir. Il le sentait dans ses silences, dans ses phrases non terminées, dans cette façon nouvelle qu’elle avait de regarder au loin, comme si elle s’entraînait à l’exil.

Mais pour l’instant, elle était encore là. Et tant qu’elle n’avait pas passé la douane, il continuerait à croire aux miracles.

À son retour à la Faculté, les rires avaient cédé la place aux discussions plus sérieuses. Le professeur Laguerre, grand spécialiste de la cosmogonie africaine, venait d’arriver. Il portait toujours les mêmes lunettes fendillées et une chemise blanche qui n’avait plus été blanche depuis les dix dernières grèves étudiantes. Mais sa voix, elle, portait encore, claire comme le tonnerre.

— Aujourd’hui, disait-il, nous parlons de la mémoire collective. Comment un peuple se souvient. Comment il fabrique ses héros. Comment il efface, ou travestit, ses douleurs.

Ludovic nota chaque mot. Ce genre de cours, il ne voulait jamais les oublier. C’était là qu’il trouvait des réponses à ses doutes. Pourquoi les gens haïssaient tant ce qu’ils étaient ? Pourquoi les enfants rassemblaient les pièces de monnaie pour blanchir leur peau ? Pourquoi les tambours avaient été relégués à des rituels honteux ? Pourquoi ses parents, illettrés mais dignes, se sentaient toujours inférieurs à ceux qui s’exprimaient dans un français glacé ?

Vers la fin du cours, alors que le professeur parlait de Makandal et des mécanismes de réécriture de l’Histoire, Ludovic leva la main.

— Et si nous étions aujourd’hui les faussaires de notre propre mémoire, professeur ? Si notre peuple se mentait à lui-même pour ne pas mourir de honte ?

Le silence tomba dans la salle. Même Laguerre fut surpris. Il regarda Ludovic longuement avant de répondre :

— Dans ce cas, mon garçon, ton devoir à toi, c’est d’écrire la vérité. Même si elle dérange. Même si elle fait peur.

La cloche sonna, les étudiants commencèrent à ranger leurs affaires. Ludovic resta encore un peu, seul sur son banc, les mains croisées. Il voulait retenir ce moment. L’impression d’avoir dit quelque chose qui comptait. D’exister autrement qu’en fuyant.

Il reprit la route vers Carrefour-Feuilles vers 16 h 30. À cette heure, la ville commençait déjà à se recroqueviller. Chacun rentrait tôt, par précaution. Les gangs n’avaient pas d’horaires fixes. Un homme pouvait être tué pour un regard, une parole, ou pour rien du tout.

À la barrière de la maison, Madame Guerda l’attendait déjà.

— Pitit mwen, ou fè m fè tansyon jodi a. Ou pa ka mete telefòn ou sou vibrasyon e pa reponn lè mwen rele ou konsa. Mwen se yon granmoun sansib, wi. Ou vle m mouri sou kont ou ?11

Elle tenait une cuillère de bois d’une main, un tablier de l’autre. Ludovic s’approcha, sourit, l’embrassa sur la joue.

— Padon, Marenn. Telefòn lan te sou silans. M’ap eseye fè sa pa rive anko.12

Elle grogna, mais un sourire perça sur son visage fatigué.

— M’te fè yon ti diri ak sòs pwa w renmen an. Epi, bon nouvèl ! Madan Roseline te pote kèk liv pou ou.13

— Wi ? Ki liv ?14

— Mwen pa konnen non yo non. Men, yo gen foto nèg nwa ki sanble ave w. Sa fè m pè, mwen pa menm gade l anko.

Il éclata de rire afin de cacher la gêne que Madame Guerda ressentait à chaque fois qu’elle devrait montrer qu’elle ne savait pas lire. Il ouvrit la boîte qu’elle lui tendait. Des essais sur Fanon, CLR James, et même une vieille édition de Les Damnés de la Terre. Il se sentit chanceux, tout à coup. Vivant. Privilégié, même, au milieu du chaos.

Pendant qu’ils dînaient sur la petite terrasse, la radio grésillait en fond. Une animatrice parlait d’un nouveau massacre dans une ruelle de Cité Soleil. Trois jeunes hommes battus à mort par la population, accusés d’être des bandits.

Ludovic regarda son assiette, sans appétit soudain.

— M’pa konn si se jistis, Marenn…15

Madame Guerda leva les yeux, inquiète.

— Ou panse twòp, Ludo. Tande, gade lènmi a, men sonje… nou se pitit Bondye. Se pa tout bagay pou n konprann. Gen bagay nou lage nan men Jezi.16

Il hocha la tête. Mais lui, il croyait aux hommes, pas aux miracles.

La nuit était tombée avec une lenteur solennelle. À Carrefour-Feuilles, c’est moins le soleil qui disparaît que le courage des hommes qui s’efface, goutte à goutte, au rythme des nouvelles qu’on s’échange au coin des rues, à voix basse, comme des secrets honteux.

Dans la cour, Madame Guerda lavait quelques sous-vêtements à l’eau tiède dans une petite bassine bleue. Elle chantait doucement un cantique en créole, les mains dans la mousse, mais le visage ailleurs. Ludovic, assis sur le muret qui séparait la cour du jardin mitoyen, grattait une page de son cahier avec un vieux stylo noir. Il tentait d’écrire quelques notes pour un cours sur la cosmogonie, mais ses pensées s’entrechoquaient comme des carcasses de voitures abandonnées.

Un coup frappé à la grille de fer résonna, sec, nerveux.

Madame Guerda se releva d’un bond, l’eau dégoulinant de ses bras. « Ludo, al wè kiyès kap frape la… »17 Elle n’acheva pas sa phrase. Le silence parlait mieux qu’elle.

C’était Frantz, leur voisin d’en face. Un homme de quarante ans au visage creusé, la barbe poivre et sel jamais taillée. Il tenait sa plus jeune fille par la main. L’autre, une adolescente aux yeux hagards, suivait de près. Ils avaient tous trois l’air d’avoir couru.

« Mwen pa ka ret ankò, Guerda. M’ap pati demen maten. Mwen te vle fe nou konnen sa. »18

Madame Guerda ne répondit pas tout de suite. Elle prit la petite dans ses bras, l’embrassa sur le front, comme si c’était sa propre fille.

« Ou byen reflechi, Frantz ? Ou gentan prepare ? »19

Il hocha la tête. « M pa bezwen plis siy. Yo mete dife nan Canapé-Vert. Y’ap di nèg yo ap pran tout wout ki mennen kafou ti fou. E mwen gen timoun… mwen pap tann yo vin mete men sou mwen. »

Ludovic s’était rapproché sans un mot.

Frantz tourna vers lui un regard lourd : « Ti frè… ou dwe soti tou. Ou gen anpil lespri, ou konprann sa kap fèt la. Ayiti pa merite ou, ou ka mouri pou nèg ki pa janm t’ap li menm yon ti jounal nan vi yo. »

Ludo baissa les yeux. C’était vrai. Trop vrai. Mais ça le heurtait.

« Mwen pa ka kite Marenn mwen, Frantz. M pa ka lage kay la konsa. Epi mwen gen projet pou zon nan. »20

Frantz haussa les épaules. « Se ou ki wè. Men peyi sa pa gen lanmou pou nou. Fè sa ou vle ak verite sa. »21

Il serra la main de Madame Guerda, puis celle de Ludo, un court instant. Son regard était presque celui d’un condamné à mort qui vous souhaite bonne chance.

Quand il sortit de la cour, les petites n’osèrent pas dire au revoir. Elles avaient ce regard flou des enfants qui comprennent tout, trop tôt.

Le silence retomba. Dans la cuisine, un réchaud à gaz cliqueta une première fois, puis une deuxième. Madame Guerda y mit une casserole d’eau, mais ne bougea pas. Elle fixait l’entrée vide de la cour.

« Ludo, ou ta dwe al ou menm tou. M gen lajan. M ka voye ou lakay tonton’w. Ti kay la, m’ap fè sa m kapab ave l. Men ou… ou gen lavi devan ou. »22

Ludovic approcha, doucement. Il prit les mains ridées de sa marraine, les serra entre les siennes.

« M pap kapab. Si m kite ou, m’ap trayi ou. M’ap trayi tout sa ou fè pou mwen. »23

Elle voulut protester, mais il l’interrompit : « M pa gen dwa viv si ou dwe mouri pou m viv. M pa nan sa. »24

Elle ferma les yeux. Deux larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues épaisses.

Ils restèrent ainsi quelques minutes, debout dans la cuisine tiède, au-dessus du réchaud qui commençait à faire siffler l’eau. Puis elle se détourna et, d’un geste mécanique, jeta du riz dans la casserole.

« Bon… ann manje. Si lanmò vle nou, n’a ba li dezòd sou lestomak. »25

Ludo sourit tristement. C’était une phrase de sa marraine, dite cent fois dans mille contextes. Mais ce soir-là, elle avait un goût de fin du monde.

*

5 h 03 du matin – Carrefour-Feuilles.

Un bruit. D’abord comme un clou sur une tôle. Puis une rafale.
Puis une autre. Et enfin, un cri. Pas un cri de surprise. Un cri arraché, bestial. Celui qu’on pousse quand la douleur transperce avant même la balle.

Ludovic ouvrit les yeux d’un coup sec. Il n’eut pas le temps de comprendre. Le sol vibrait déjà sous les détonations. Ce n’était pas loin. Ce n’était pas métaphorique. C’était maintenant.

Madame Guerda tambourinait à sa porte, le souffle court.

— Ludo leve w non ! Yo vini ! Yo rantre nan katye a !26

Il sauta hors du lit. Pieds nus. Pas le temps pour les chaussures. Un autre cri, plus près. Des coups de feu. Une femme hurlait dans la maison voisine. Puis un silence. Pas celui de la paix. Celui qu’on reconnaît dans les quartiers pauvres : celui de la mort qui vient de faire son travail.

Ils ne prirent rien. Pas le temps. Ludovic agrippa juste le petit sac où il gardait ses papiers. Il savait ce que cela voulait dire, ce sac : ce n’était pas un bagage. C’était une preuve d’existence, un acte de survie administrative. Quand tu fuis en Haïti, ce que tu prends, ce ne sont pas des vêtements. Ce sont les preuves que tu es encore humain.

Ils n’avaient pas terminé de descendre les trois marches de la cuisine que le portail explosa. Pas une image. Un bruit. Comme un arbre qui casse. Des voix.

— Rete kote w ye ! Pinga ou bouje !27

La voix était jeune. Aiguë. Mais saturée de violence.
Pas d’ordre militaire. Pas de stratégie. Juste la rage. La volonté de terroriser.

Un coup de feu. Dans la cour.

Ludovic ne pensa pas. Il agrippa Madame Guerda, la tira dans la chambre. Ils rampèrent. Le sol était froid. Poussiéreux. Il y avait du sang dans sa bouche, il ne savait pas d’où. Ils glissèrent sous le lit. Guerda tremblait. Mais en silence.

Dans la maison, les pas. Des rires. Des injures.

— Ti kay sal sa a pa gen anyen ! M’ap mete dife w’a wè !28

Un autre cria :
— Woy ! Gad de liv ! Pwofèsè sa te kwè li pi bon pase nou ?29

Un bruit sec. Une chaise renversée. Une armoire ouverte. Une insulte à voix basse, tout près. Ludovic retint sa respiration. Sa marraine, les mains jointes, les yeux fermés, ne priait plus. Elle se taisait. C’était trop tard pour implorer la Providence. Elle se remettait à la mort.

Les pas se rapprochèrent. Le souffle d’un des bandits tout près du lit. Un frottement. Il s’était baissé.

Ludovic pensa : Se fini.30

Mais il se releva sans regarder. Un autre cria depuis la cour :

— Nou pa gen tan. Mete dife, ann ale.31

Et puis, le silence qui tue.

Ils sentirent l’odeur de pétrole avant même de voir la flamme. Le plastique fondait quelque part. La fumée s’infiltrait sous la porte. Guerda suffoqua. Ludovic plaqua sa main sur sa bouche. Il comptait. Chaque seconde. Chaque bruit. Une vitre éclata. Des flammes apparurent sous la porte. Le mur devenait chaud. Il n’y avait nulle part où fuir. Et pas d’issue. Pas de secours. Pas de voisins héroïques.

C’était Haïti ce matin-là, réduit à un lit sous lequel se cachaient une femme et un garçon.
Et tout autour, le feu, les balles, le néant.

Sous le lit, la fumée se faisait bête. Elle rampait, s’insinuait, s’épaississait.
Elle devenait une main, un lasso noir qui s’enroulait dans les poumons. Guerda suffoqua en silence. Son souffle, d’abord court, devint râle. Puis plus rien.
Allongée sur le ventre, les bras en croix, le front collé au carrelage comme une pénitente. Elle ne bougeait plus.

Ludovic, lui, croyait encore.
Il lui secoua l’épaule. Doucement, comme on réveille un enfant qui dort.
— Maren, ann ale… ann alé non…32

Il posa une main sur sa bouche, par réflexe. Mais elle ne respirait plus.

Il la poussa un peu plus fort.
— Maren Guerda, tanpri… tanpri… leve non…33

Il essaya de la tirer par le bras, mais son corps était déjà trop lourd, trop abandonné, trop mort.

Le feu rongeait le lit au-dessus d’eux. Le bois craquait. Les ressorts grésillaient. La chaleur brûlait déjà les larmes sur son visage.

Il ne pouvait plus rester. Il ne voulait pas la laisser. Mais il n’y avait plus rien à faire.
Ce n’était plus elle. Ce n’était plus Madame Guerda. C’était un corps offert aux flammes, un dernier sacrifice d’un quartier oublié.

Ludovic tituba jusqu’à la fenêtre. La fumée lui faisait voir flou, lui faisait penser au passé, à ses rêves, à ses chansons. Il mit un pied sur l’appui. Se laissa tomber.

Sa tête heurta une pierre.
Une douleur vive lui fendit le nez, le front, la joue. Il voulut se relever. Du sang coula dans sa bouche. Il leva les yeux vers la maison : elle brûlait.
Il murmura :
— Maren…34

Mais il ne pouvait pas pleurer. Il toussait trop. Il crachait de la suie.
Il courut. Sans direction. Sans but. En criant :
— Osekou ! Osekou !35
Un cri sans espoir. Un appel à personne. Une supplique au néant.

Dans la rue, des chiens hurlaient. Des enfants couraient. Des gens s’effondraient sous les rafales. Mais Ludovic ne voyait plus. Il avançait comme un somnambule, l’âme vide, le regard noir.

Et soudain, une lumière, des cris.
— Rete la ! Ki kote w prale konsa ?36

Cinq hommes. Des machettes. Un fusil artisanal.
Une brigade de surveillance. Des jeunes du quartier. Les yeux rouges. Le cœur déjà cassé par trop de trahisons.

— Kiyès ou ye ? Ki kote ou sòti ?37

Ludovic ne pouvait pas répondre. Il ouvrait la bouche. Des bribes. Des hoquets.

— Yo… yo mete dife… Maren mwen… mwen…38

Mais aucun mot ne faisait sens.

Un autre s’approcha.
— Montre nou pyès ou.39

Mais il n’avait plus rien. Tout était resté dans la maison. Brûlé. Dévoré. Comme elle.

Il leva les mains, les paumes ouvertes.
— Mwen pa gen anyen… yo boule… yo boule tout bagay…40

Mais ils ne voyaient pas un rescapé. Ils voyaient un doute. Et dans un pays où la peur a pris la place de la raison, le doute tue.

— Bwa kale.41

Dit l’un, en regardant les autres.
Et les autres, sans réfléchir, sans écouter, répétèrent :
— Bwa kale.

Le mot avait claqué. Comme une sentence.

Ludovic sentit la mort revenir. Encore.
Mais cette fois, elle n’avait pas de fumée. Elle avait des visages. Des regards durs. Et une justice sans procès.

Ludovic ne comprenait pas. Ses jambes tremblaient encore de la fuite, ses poumons râlaient à chaque tentative de respiration, comme si la fumée de l’enfer qu’il venait de quitter refusait de le libérer. Le mot venait de jaillir : “Bwa kale.” Comme une sentence. Comme une incantation maudite qu’aucun ange ne saurait annuler. Son regard paniqué cherchait encore un visage humain dans cette foule d’hommes aux machettes levées, aux battes de fer rouillées, aux yeux bouffés par la peur transformée en rage. Mais il n’y avait que des bouches hurlantes, des poings fermés, des respirations saccadées de haine.

Il voulut parler. Expliquer. Dire son nom. Dire celui de Madame Guerda, dire qu’il était de la zone, qu’il étudiait, qu’il rêvait, qu’il aimait, qu’il n’était pas un monstre. Mais ses lèvres noircies par la fumée, fendues par la chute, ne laissèrent sortir qu’un son rauque, incompréhensible. Un homme à dreadlocks courtes s’approcha de lui, une chaîne de vélo en main. Il le fixa un instant, puis, sans prévenir, lui asséna un coup violent sur la tempe. Ludovic chancela, tomba à genoux. Les autres ne demandèrent pas plus.

Les coups s’abattirent. Une pluie de violence, injuste et irrévocable. Il sentit d’abord la douleur, puis l’engourdissement. Puis plus rien. Sauf une pensée… une seule pensée flottant dans ce chaos : « Guerda… »

Son corps, frêle et meurtri, devint rapidement une masse indistincte de sang, de chair éclatée, de cris étouffés. Le sol de Carrefour-Feuilles buvait son sang comme il avait bu celui de centaines d’autres avant lui. Et personne ne s’arrêta. Car on ne réfléchit plus dans la capitale. On frappe. On tue. On se soulage. On survit.

Quand les coups cessèrent enfin, ce n’était pas par pitié. Mais parce qu’il ne restait plus rien à frapper. On le laissa là, dans un coin de rue, le visage enfoncé contre le bitume, le nez écrasé, les doigts encore crispés comme s’il avait tenté, jusqu’à la dernière seconde, d’attraper une main qui ne viendrait jamais. Son corps fut brûlé. Et Ludovic Desroussilles fut effacé.


  1. Tous les mêmes… ↩
  2. Ceux qui ont les moyens financiers, ceux qui sont à la tête de l’État… ↩
  3. Ce n’est pas le moment de baisser les bras ↩
  4. Ce n’est pas le moment de baisser les bras ↩
  5. J’ai préparé des spaghettis au hareng pour toi. Tu vas manger ? ↩
  6. Plus tard, tu ne viendras pas me raconter toutes ces histoires qu’ils t’apprennent sur les démons et les mauvais esprits, hein. ↩
  7. Non maman… les Ginen, ce ne sont pas des démons ni de mauvais esprits. ↩
  8. Ludo, tu as entendu ce qui s’est passé à Canapé Vert hier soir ? Ils ont brûlé vingt-six personnes. Oh mon Dieu ! ↩
  9. Petit docteur ↩
  10. Ce pays, franchement… ↩
  11. Mon enfant, tu m’as fait faire de la tension aujourd’hui… Tu ne peux pas laisser ton téléphone en mode vibreur et ne pas répondre quand je t’appelle comme ça. Je suis une personne sensible, moi. Tu veux me tuer ou quoi ? ↩
  12. Pardon, marraine… le téléphone était en mode silencieux. Je vais essayer que ça ne se reproduise plus. ↩
  13. Je t’ai préparé un peu de riz avec la sauce pois que tu aimes. Et bonne nouvelle ! Madame Roseline a apporté quelques livres pour toi. ↩
  14. Ah bon? Quels livres? ↩
  15. Je ne sais pas si c’est vraiment de la justice, marraine… ↩
  16. Tu réfléchis trop, Ludo… Écoute, regarde l’ennemi, mais souviens-toi : nous sommes les enfants de Dieu. Il y a des choses qu’on laisse entre les mains de Jésus. ↩
  17. Ludo, va voir qui frappe à la porte. ↩
  18. Je ne peux plus rester dans le quartier Guerda. Je partirai demain matin. Je voulais le faire savoir à Ludovic et à toi. ↩
  19. Tu en es sûr Frantz ? T’es-tu déjà préparé ? ↩
  20. Je ne peux pas abandonner ma marraine, Frantz. Je ne peux pas laisser la maison comme ça. Et puis, j’ai des projets pour le quartier. ↩
  21. C’est toi qui vois. Mais ce pays n’a pas d’amour pour nous. Fais ce que tu veux de cette vérité. ↩
  22. Ludo, toi aussi tu devrais partir. J’ai un peu d’argent. Je peux t’envoyer chez ton oncle. La petite maison, je ferai ce que je peux avec elle. Mais toi… tu as la vie devant toi. ↩
  23. Je ne peux pas. Si je te laisse, je te trahis. Je trahis tout ce que tu as fait pour moi. ↩
  24. Je n’ai pas le droit de vivre si tu dois mourir pour que je vive. Je ne peux pas accepter ça. ↩
  25. Bon… mangeons. Si la mort nous veut, elle nous trouvera le ventre plein. ↩
  26. Ludo, réveille-toi ! Ils sont là ! Ils ont pénétré le quartier ! ↩
  27. Restez là où vous êtes ! Ne bougez pas ! ↩
  28. Cette vielle maison n’a rien pour nous ! Je vais la brûler ! ↩
  29. Regarde la quantité de livre qu’il y a ici. Ce professeur s’est cru meilleur que nous ? ↩
  30. Tout est fini ↩
  31. Brûlons tout et partons vite. ↩
  32. Marraine, allons-y… Ils sont partis… ↩
  33. Marraine Guerda, s’il te plaît…réveille-toi… ↩
  34. Marraine….↩
  35. À l’aide ! À l’aide ! ↩
  36. Ne bougez-pas ! Où allez-vous ainsi ? ↩
  37. Qui es-tu ? D’où viens-tu ? ↩
  38.  Ils ont immolé ma marraine ↩
  39. Montre-nous ta pièce d’identité ↩
  40. Je n’ai plus rien…ils ont tout brûlé… ↩
  41. Bwa kale : expression populaire désignant un lynchage collectif de présumés bandits par la foule. ↩

Richard Stanley Philius est un jeune écrivain et entrepreneur haïtien. Son travail explore les fractures sociales, les imaginaires politiques et les dynamiques de survie dans les sociétés contemporaines. À travers une écriture à la fois analytique et profondément humaine, il s’intéresse aux zones de tension entre mémoire, violence et espérance dans le contexte haïtien. Il est également le fondateur de Haiti Global Consulting (HGC) et poursuit des études en diplomatie et relations internationales. Autopsie d’un pays encore vivant s’inscrit dans son travail littéraire en cours.

 

*Image by Carlin Trezil on Unsplash

Sign up for our newsletter

Sign up to get our latest stories, poems and essays!